
Okasha
Trois syllabes d'un pays de lumière, trois syllabes d'une langue de feu et de couleur, où montent les vocalises d'une terre ancestrale, terre aride généreuse, qui transmet ses mystères et ses éclats à ceux qui la pétrissent, aux chamans du root, terre gravide …
Il y a chez Okasha une soif insatiable de l'œil où se décèle le peintre- le peintre c'est-à-dire l'homme dont l'œil est orange, vibratile aux aguets, déhiscence où s'engouffre les mondes par la force de saisie, de happement de son désir. L'œil n'est pas orange d'un sens passif, paroi contre laquelle vient échoir la pléthore d'images glacées des halètements publicitaires. L'œil est déjà circulation, accouplement de données, assimilation, transformation, il est cet élan prédateur par lequel l'homme assimile le monde dans un appétit formidable ogresque. Le monde n'est pas en face, mais éprouvé, étreint, ingéré car l'œil a soif, a faim.
C'est une véritable manducation du monde que nous assistons. Face à un tableau d'Okasha, nous sommes moins devant le résultat de la digestion de l'œil que devant le travail même de digestion. Nous sommmes, non pas devant, mais dans… l'estomac de l'œil.
Non, je n'y vais pas si fort avec l'anatomie de la langue… l'œil est vraiment doté de cet étrange appareil digestif; un tableau d'Okasha nous transporte et c'est sans doute ce qui déroute car la vue en coupe d'une estomac n'est pas immédiatement séduisante…
Rien n'y est écarté, tout y est simultanément présent, même méconnaissable, trahi, révélé dans la rencontre de l'autre.
Le vortex de couleur, de matière profuse granule cette peinture en croute qui nous assaille. C'est la matière même, la circulation de l'échange de la fécondation des formes les unes par les autres, du surgissement de la forme par intuition des couleurs. Matière redevenue matière…
Matière de la couleur sortie du tube et sa danse prénuptiale dans la main du peintre pour sa projection sur la toile. Sue l'air de la toile, puisque la toile délivrée de son chevalet est tendue dans l'air, plus frémissante sous les assauts du peintre. Du coup porté surgit la forme, qui n'est autre que le tremblement de la couleur.
Ses toiles, okasha, les balises de signes-emblèmes, cairns de désir que sont pour lui les yeux et lle coq. La représentation des yeux transforme notre regard sur le tableau. Non, en rapport spéculaire, mais hausse la ligne de tension, d'intimité avec l'étrangeté du tableau qui nous rive sur lui. Le coq, lui, opère la concrétion aviaire de l'érotisme cristallisant la volubilité physique, sensuelle, de la couleur.
Si la couleur est si présente, si intense chez Okasha, c'est qu'elle atteint sous le toucher du peintre un orgasme de peinture qui la livre dans toute sa nudité.
Une ardeur de couleur, farouche, de ces transes qu'elles ont dû éprouver depuis les rites d'envoutements pariétaux jusqu'aux irréductibles fauvistes ou aux acmés lumineuses de Miro.
A contempler ces toiles, on doute si elles furent jamais blanches, emplies jusqu'à la saturation, gorgées, telle une gravière palpitante, un nadir goudronné, pulvérulence sourde, toiles maonnées de terre excrémentielle, non pas sublimée, mais, d'une évidence médusante face à notre société hygiénisée, vouée à nier l'humain. Il me semble qu'okasha pourrait souscrire aux propos de Tàpies : "Il n'y a pas de "sale"; c'est la société qui le désigne ainsi, et du même mouvement, le constitute."
Peindre, c'est s'adonner à la copulation des couleurs, à la préhension de toutes les choses du monde sans discrimination. Habiter le monde en peintre : en être le gigantesque faune invisible, qui le hante … l'érotisme du peintre s'apparente à ce vaste influx vital dont Jacques Dupin parle à propos de Miro :
"Nous savons que le corps humain participe de la terre et des astres, qu'un même sang irrigue tout et leur donne cette faculté de passer d'un règne à l'autre et de transgresser les limites parce que la substance est en perpétuelle mutation.[…] l'érotisme est un phénomène tellurique "l'erotisme primitif, volatile qui s'éprend de la ligne d'un arbre, de la tension des traces sue l'horizon, de la couleur entraperçue d'une étoffe…
Cette faim de l'œil qui tenaille Okasha le maintient en éveil, à l'affut, en fiévreux-en-avant. Appétit du regard qui le propulse au milieu de ses familiers qui coexistent dans son œil, dans le frémissement de sa main… parmi les plus proches peut-être : Egson Schiele, Kokoschka, la fureur des coloristes, des tortionnaires de la forme. La convulsion comme habitation du monde… Kokoshka dont il parle avec tant de ferveur, son frère d'anagramme, son frère en fièvre. Mais il y a encore du corps féminin dévoilé, mis en scène, par touche gouailleuse d'un Toulouse-Lautrec. Ou les plats ténébreux, hantés de Nicolas de Stael, la transe fébrile du Dripping Pollockie… on n'en finirait pas d'énumérer les enthousiasmes d'okasha. Cet amour porte ses œuvres s'observe à deux niveaux. C'est tout d'abord l'acte en présence au monde du peintre. Mais aussi, Okasha double son activité de peintre de celle de critique d'art. Il s'attache à révéler ce qui le retient, l'aimante. Il se fait passeur d'œuvres entre les civilisations, les aires géographiques. L'écriture devient mince fil tendu par-delà les frontières, les autarcies de tous ordres. La pensée d'okasha, comme œil, assimile, compare, établit entre les œuvres apparemment divergentes les parentes de lignes, d'obsessions ou de technique que les conventions veillent le plus souvent à occulter. Son regard rend les œuvres à leurs libres errances. Dans sa mémoire, dans son grenier oculaire, elles s'épousent à travars les siècles et les lieux. Essor de la pensée libre, électrisation des synapses de l'espace sous l'étincelle d'un regard d'une inlassable curiosité.
Quand il découvre une œuvre, son œil semble s'en sustenter jusqu'à la vampiriser, attendre qu'elle le pénètre. Puis il remonte à l'acte de la peinture, aux coups, aux superpositions de couleurs. Regard en amont, dynamique régressive qui rend le tableau, processus de création, au désir gestuel dont il est issu.
C'est sans doute cette mémoire de l'œil qui impulse à sa peinture ses élans contrastés. Il y a dans la peinture d'Okasha, plusieurs périodes, diverses tensions de peinture, ou, se reconnaissent pourtant des points de convergence d'intensité. Sa prédilection tout d'abord pour des toiles de grand format ou son champ de désir peut s'exercer à loisir, arpenter la toile, explorer, déployer la multiplicité inépuisable des couleurs car l'amour que Okasha porte à la peinture est à prendre au sens propre, physique.
Ce n'est jamais le tableau dans une perfection lisse et achevée qui aimante le geste du peintre, mais le contact sensuel avec la totalité de l'être dans la matière de la totalité du monde.
Claire NAZIKIAN
PARIS
Trois syllabes d'un pays de lumière, trois syllabes d'une langue de feu et de couleur, où montent les vocalises d'une terre ancestrale, terre aride généreuse, qui transmet ses mystères et ses éclats à ceux qui la pétrissent, aux chamans du root, terre gravide …
Il y a chez Okasha une soif insatiable de l'œil où se décèle le peintre- le peintre c'est-à-dire l'homme dont l'œil est orange, vibratile aux aguets, déhiscence où s'engouffre les mondes par la force de saisie, de happement de son désir. L'œil n'est pas orange d'un sens passif, paroi contre laquelle vient échoir la pléthore d'images glacées des halètements publicitaires. L'œil est déjà circulation, accouplement de données, assimilation, transformation, il est cet élan prédateur par lequel l'homme assimile le monde dans un appétit formidable ogresque. Le monde n'est pas en face, mais éprouvé, étreint, ingéré car l'œil a soif, a faim.
C'est une véritable manducation du monde que nous assistons. Face à un tableau d'Okasha, nous sommes moins devant le résultat de la digestion de l'œil que devant le travail même de digestion. Nous sommmes, non pas devant, mais dans… l'estomac de l'œil.
Non, je n'y vais pas si fort avec l'anatomie de la langue… l'œil est vraiment doté de cet étrange appareil digestif; un tableau d'Okasha nous transporte et c'est sans doute ce qui déroute car la vue en coupe d'une estomac n'est pas immédiatement séduisante…
Rien n'y est écarté, tout y est simultanément présent, même méconnaissable, trahi, révélé dans la rencontre de l'autre.
Le vortex de couleur, de matière profuse granule cette peinture en croute qui nous assaille. C'est la matière même, la circulation de l'échange de la fécondation des formes les unes par les autres, du surgissement de la forme par intuition des couleurs. Matière redevenue matière…
Matière de la couleur sortie du tube et sa danse prénuptiale dans la main du peintre pour sa projection sur la toile. Sue l'air de la toile, puisque la toile délivrée de son chevalet est tendue dans l'air, plus frémissante sous les assauts du peintre. Du coup porté surgit la forme, qui n'est autre que le tremblement de la couleur.
Ses toiles, okasha, les balises de signes-emblèmes, cairns de désir que sont pour lui les yeux et lle coq. La représentation des yeux transforme notre regard sur le tableau. Non, en rapport spéculaire, mais hausse la ligne de tension, d'intimité avec l'étrangeté du tableau qui nous rive sur lui. Le coq, lui, opère la concrétion aviaire de l'érotisme cristallisant la volubilité physique, sensuelle, de la couleur.
Si la couleur est si présente, si intense chez Okasha, c'est qu'elle atteint sous le toucher du peintre un orgasme de peinture qui la livre dans toute sa nudité.
Une ardeur de couleur, farouche, de ces transes qu'elles ont dû éprouver depuis les rites d'envoutements pariétaux jusqu'aux irréductibles fauvistes ou aux acmés lumineuses de Miro.
A contempler ces toiles, on doute si elles furent jamais blanches, emplies jusqu'à la saturation, gorgées, telle une gravière palpitante, un nadir goudronné, pulvérulence sourde, toiles maonnées de terre excrémentielle, non pas sublimée, mais, d'une évidence médusante face à notre société hygiénisée, vouée à nier l'humain. Il me semble qu'okasha pourrait souscrire aux propos de Tàpies : "Il n'y a pas de "sale"; c'est la société qui le désigne ainsi, et du même mouvement, le constitute."
Peindre, c'est s'adonner à la copulation des couleurs, à la préhension de toutes les choses du monde sans discrimination. Habiter le monde en peintre : en être le gigantesque faune invisible, qui le hante … l'érotisme du peintre s'apparente à ce vaste influx vital dont Jacques Dupin parle à propos de Miro :
"Nous savons que le corps humain participe de la terre et des astres, qu'un même sang irrigue tout et leur donne cette faculté de passer d'un règne à l'autre et de transgresser les limites parce que la substance est en perpétuelle mutation.[…] l'érotisme est un phénomène tellurique "l'erotisme primitif, volatile qui s'éprend de la ligne d'un arbre, de la tension des traces sue l'horizon, de la couleur entraperçue d'une étoffe…
Cette faim de l'œil qui tenaille Okasha le maintient en éveil, à l'affut, en fiévreux-en-avant. Appétit du regard qui le propulse au milieu de ses familiers qui coexistent dans son œil, dans le frémissement de sa main… parmi les plus proches peut-être : Egson Schiele, Kokoschka, la fureur des coloristes, des tortionnaires de la forme. La convulsion comme habitation du monde… Kokoshka dont il parle avec tant de ferveur, son frère d'anagramme, son frère en fièvre. Mais il y a encore du corps féminin dévoilé, mis en scène, par touche gouailleuse d'un Toulouse-Lautrec. Ou les plats ténébreux, hantés de Nicolas de Stael, la transe fébrile du Dripping Pollockie… on n'en finirait pas d'énumérer les enthousiasmes d'okasha. Cet amour porte ses œuvres s'observe à deux niveaux. C'est tout d'abord l'acte en présence au monde du peintre. Mais aussi, Okasha double son activité de peintre de celle de critique d'art. Il s'attache à révéler ce qui le retient, l'aimante. Il se fait passeur d'œuvres entre les civilisations, les aires géographiques. L'écriture devient mince fil tendu par-delà les frontières, les autarcies de tous ordres. La pensée d'okasha, comme œil, assimile, compare, établit entre les œuvres apparemment divergentes les parentes de lignes, d'obsessions ou de technique que les conventions veillent le plus souvent à occulter. Son regard rend les œuvres à leurs libres errances. Dans sa mémoire, dans son grenier oculaire, elles s'épousent à travars les siècles et les lieux. Essor de la pensée libre, électrisation des synapses de l'espace sous l'étincelle d'un regard d'une inlassable curiosité.
Quand il découvre une œuvre, son œil semble s'en sustenter jusqu'à la vampiriser, attendre qu'elle le pénètre. Puis il remonte à l'acte de la peinture, aux coups, aux superpositions de couleurs. Regard en amont, dynamique régressive qui rend le tableau, processus de création, au désir gestuel dont il est issu.
C'est sans doute cette mémoire de l'œil qui impulse à sa peinture ses élans contrastés. Il y a dans la peinture d'Okasha, plusieurs périodes, diverses tensions de peinture, ou, se reconnaissent pourtant des points de convergence d'intensité. Sa prédilection tout d'abord pour des toiles de grand format ou son champ de désir peut s'exercer à loisir, arpenter la toile, explorer, déployer la multiplicité inépuisable des couleurs car l'amour que Okasha porte à la peinture est à prendre au sens propre, physique.
Ce n'est jamais le tableau dans une perfection lisse et achevée qui aimante le geste du peintre, mais le contact sensuel avec la totalité de l'être dans la matière de la totalité du monde.
Claire NAZIKIAN
PARIS


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